6
« En vérité, tu n’arrives pas à te le sortir du cœur. Cela tourne à l’obsession ! »
Senséneb avait tenté de se montrer patiente, mais Huy, après avoir écouté d’une oreille distraite le récit de son voyage, lui avait infligé pour la troisième fois une analyse détaillée de l’affaire Géoua. Le scribe était assis devant son assiette, où le morceau d’oie rôtie préparée en l’honneur de la maîtresse de maison était resté intact. Il comprenait enfin que ce qui lui avait manqué le plus, c’était quelqu’un à qui confier ses inquiétudes.
« Je ne peux m’en empêcher, c’est plus fort que moi.
— Cette affaire n’est plus de ton ressort.
— Ay me l’avait confiée et j’ai échoué. Les facultés de mon cœur auraient-elles décliné ?
— Personne n’aimait Géoua. De vilains échos étaient même parvenus jusqu’à mes oreilles. Puisque nul ne le regrette, il ne faut pas avoir l’intelligence de Thot pour comprendre qu’on ne t’aidera pas à démasquer son meurtrier.
— C’était un personnage énigmatique.
— Par la force des choses ! N’ayant pas d’amis, à qui aurait-il livré ses secrets ?
— Tout le monde ressent le besoin de se confier, tôt ou tard. »
Huy se força à manger, de crainte de vexer Psaro qui lui savait un solide appétit. L’alcool de figue qu’il avait bu ce soir-là faussait le gouvernail de son jugement. Néanmoins, il sut se montrer raisonnable et n’avala pas une goutte de vin au dîner.
« Même les domestiques ne m’ont rien appris, poursuivit-il.
— Ces gens lui étaient-ils loyaux ?
— Ils exécutaient la besogne pour laquelle ils étaient payés.
— Mais as-tu eu l’impression qu’ils appréciaient Géoua ?
— Non, cet homme n’était pas plus aimé chez lui qu’à la cour. »
Senséneb reposa son couteau et son pain. Après les fatigues du voyage, elle avait espéré un meilleur accueil. Certes, ses animaux lui avaient fait la fête, la maison étincelait de propreté et le dîner était délicieux à souhait, mais son époux lui manifestait bien peu de tendresse. Amèrement, elle regarda en elle-même et songea que ce n’était pas nouveau.
« Et son serviteur attitré ? » suggéra-t-elle.
Huy sentit sa tristesse et lui prit la main, se reprochant sa froideur. Elle était partie pour Méroé avec lui, elle y avait été frappée de cécité. Sans doute, argumenta une autre voix en lui, mais il l’avait soutenue par ses soins attentifs et désormais elle était guérie.
Senséneb lui caressa la main, mais ils restèrent à table et la conversation continua de rouler sur Géoua.
« Ce serviteur veillait uniquement à organiser ses repas et à lui ramener des prostituées. Il n’a jamais joué le rôle d’un confident. »
Huy repensa à l’homme petit et fluet, dont les manières onctueuses ne laissaient rien pénétrer de sa personnalité véritable. Mérou était son nom, et il venait d’un village proche de la capitale du Sud. Il avait observé Huy tout au long de l’interrogatoire, de ses yeux prudents aux paupières lourdes et sensuelles.
« Quand as-tu vu ton maître pour la dernière fois ? avait demandé le scribe.
— Juste avant d’aller chercher cette Oubenrech.
— Et tu l’as conduite ici directement ?
— Oui. Elle était déjà venue, si bien qu’elle n’avait pas à se présenter au poste mézai. De plus, elle faisait partie des prostituées du palais.
— Donc, ensuite tu n’as pas revu Géoua ?
— Non. Comme il la connaissait, je l’ai laissée dans le vestibule et je suis retourné dans ma chambre, conformément aux instructions que j’avais reçues. Cela n’avait rien d’inhabituel. Mon maître aimait être seul avec ses femmes. Je crois que personne, à part elles, ne l’a jamais vu nu.
— Ne l’aidais-tu pas à prendre son bain ? s’était étonné Huy.
— Je préparais le bain, en effet. Mais il se lavait et se vêtait seul. »
Le scribe, se sentant stupide, avait posé l’incontournable question :
« Avait-il des amis ?
— Aucun, sauf ceux de sa propre espèce, avait répondu Mérou sans hésitation.
— Sa propre espèce ?
— Les nains.
— Je vois.
— Mais aucun de son rang.
— Et les compagnes de Nézemmout ? avait hasardé Huy, pensant aux deux naines qui vivaient dans l’entourage de la seconde fille du roi.
— Personne n’entre dans son palais. Il est protégé par la Garde Noire d’Horemheb, qui redoute pour son fils. »
Depuis longtemps, Huy ne s’étonnait plus de l’ampleur des ragots qui circulaient au sein de la cour.
« Ainsi, tu ne peux nommer aucun ami de Géoua ?
— Venant de moi, ce serait déplacé.
— Et personne ne lui rendait visite dans cette maison ? avait insisté Huy, la mâchoire crispée.
— À part les filles ? Non. »
L’affaire en était donc restée là. De nombreux nains étaient employés dans le quartier et bien plus encore dans la cité, où un groupe d’entre eux avait monté un atelier de fabrication d’ousekh. La confection de ces larges colliers de perles était une tâche fastidieuse, dans laquelle ils excellaient grâce à la petitesse de leurs mains. Cependant, Mérou n’avait pas menti : peu d’entre eux jouissaient d’une position assez élevée dans la société pour être les amis d’un homme aussi influent que Géoua.
Sur la terrasse de leur jardin, Senséneb et Huy avaient fini de dîner.
« Mon maître n’a rien mangé, reprocha Psaro en débarrassant.
— Un démon se démène dans mon estomac.
— Et je sais d’où il vient, répliqua le serviteur. Tu dois prendre du blé en poudre avec du lait de chèvre et du beurre fondu.
— Pas question ! »
Psaro appela Senséneb à la rescousse.
« Son cœur est pareil à une toile d’araignée. Aucune ligne droite.
— On rencontre rarement de tels méandres, acquiesça Senséneb, amusée, avant de s’adresser à Huy : Psaro a raison. Si tu as mal à l’estomac… »
Le scribe céda de mauvaise grâce.
Soucieux de ne pas commettre d’indiscrétion, il avait omis de mentionner l’amulette. Avait-il eu raison ? Mia lui avait fait confiance. Si elle souhaitait que d’autres soient au courant, elle leur en parlerait elle-même. Mia et Senséneb se fréquentaient. Échangeaient-elles des confidences ? Deux ou trois fois par le passé, Huy avait eu l’impression que Mia l’observait d’un air bizarre, et se demandait si son épouse lui avait raconté leurs soucis conjugaux. Mais Senséneb n’était pas du genre à s’épancher.
Les crampes d’estomac provoquées par l’alcool faisaient naître une association d’idées, trop vague encore pour qu’il pût la définir, et qui le turlupinait. Un détail en rapport avec les blessures infligées à Géoua…
« Je comprends que cet échec te pèse, mais il faut l’accepter, raisonna Senséneb en le voyant préoccupé.
— Des innocents en ont subi les conséquences », riposta Huy avec obstination.
Il songea à Oubenrech, qui ne pourrait jamais plus exercer son métier, à Paser qui, pour antipathique qu’il fût, n’avait pas mérité l’exil dans une région désolée.
« Que pouvons-nous y faire, puisque c’est la volonté du roi ? Qui peut jurer que les dieux ne lui révèlent pas l’innocent et le coupable ?
— S’il savait sonder les cœurs, il n’aurait pas besoin de moi pour ses enquêtes…
— Cela suffit, maintenant ! coupa sèchement Senséneb. Tu t’es employé de ton mieux à résoudre ce mystère. À présent c’est fini, une fois pour toutes. »
Huy ne répondit pas. La mort de Géoua avait-elle tant d’importance ? Elle n’avait rien changé et personne n’en avait souffert. Bien au contraire, ce crime avait profité à beaucoup. La mort, même violente, n’était pas une inconnue. Elle rôdait à chaque coin de rue, hantait la Maison de Vie, s’attachait au lit des vieillards et, surtout, des accouchées. Il ne fallait pas la redouter, car elle n’offrait pas moins d’agréments que l’existence. Pour peu que son corps eût préservé son intégrité et que son nom ne fût pas oublié, le défunt moissonnerait à jamais dans les Champs d’Éarrou, où aucun serpent n’était tapi. Alors, à quoi bon se tourmenter ? Les Maximes de Ptahhotep, écrites mille ans plus tôt, revinrent à la mémoire de Huy :
Sois joyeux durant toute ton existence ; ne réduis pas le temps consacré au plaisir. Ne perds pas ton temps dans les travaux quotidiens, lorsque tu as fait le nécessaire pour ta maison. Quand la fortune est faite, suis ton désir ; car la fortune ne sert à rien si l’on est maussade.
Ces paroles de bon sens ne lui furent cependant d’aucun réconfort.
« Que rumines-tu encore ? s’inquiéta Senséneb.
— Rien… »
Il respira à pleins poumons, savourant la fraîcheur nocturne. Il n’avait pas envie de rentrer, pas envie de se retrouver avec elle dans la chambre à coucher.
« Quel bonheur de se reposer et d’oublier ses soucis ! » soupira-t-elle, se faisant sans le vouloir l’écho de Ptahhotep.
Senséneb avait raison, mais le repos était étranger à la nature de Huy.
« Admettons que la mort de Géoua soit dénuée d’importance, dit-il soudain, se redressant d’un coup sur sa chaise basse. Ce qu’il savait, en revanche, est nécessairement capital !
— Je ne te suis pas. Où veux-tu en venir ?
— À ceci : depuis longtemps, bien des gens se seraient réjouis de sa disparition.
— Assurément.
— Pourtant, personne jusqu’ici n’était passé à l’acte.
— Non, il est vrai.
— C’est donc qu’il avait surpris un secret.
— Il avait réuni des informations compromettantes sur toutes sortes de gens. Tu m’as répété cent fois que…
— Je sais. Mais, en la circonstance, il était en possession d’une information si dangereuse qu’elle lui a coûté la vie. Il a visé trop haut.
— Ou alors, il a poussé une de ses victimes dans ses derniers retranchements. On peut plier longtemps sous la menace, et puis un jour, pour une vétille – un caillou dans la sandale, une bretelle qui craque –, on donne libre cours à sa violence, comme une digue cédant sous la fureur des eaux.
— Tu parles avec sagesse. Pourtant, quelque chose me dit que cet homme en savait trop. »
Huy se perdit dans ses pensées. Qu’avait appris Géoua pour s’attirer un tel sort ? Pour qui constituait-il une menace ? Là résidait la clef de l’énigme.
« Les crimes te fascinent comme une partie de senet, lui reprocha Senséneb avec douceur. Vois ! Tu te retranches en toi-même. Tu t’enveloppes dans tes déductions comme un conspirateur dans son manteau.
— Certainement pas plus que lorsque je t’ai rencontrée. Et pourtant, nos pensées étaient à l’unisson.
— Tu es né pour être scribe.
— Je le croyais.
— Alors, conduis-toi comme tel !
— Puisque les dieux m’ont accordé un don, pourquoi ne pas m’en servir ? »
Senséneb observa Huy. Ce n’était pas dans son genre d’affirmer qu’il avait un don, et encore moins d’y croire lui-même.
« Parlons-en, de ton fameux don. Admets au moins qu’il n’a pas toujours joué en ta faveur.
— Ce que je possède fait de moi ce que je suis, riposta-t-il, agacé.
— Ce que tu possèdes est transitoire. Chaque instant de la vie procède d’une évolution. À tout instant, tu es libre de changer.
— Nul n’est libre ici-bas.
— Ce n’est pas réellement ce que tu crois. »
Soudain il sourit et se détendit, conscient d’être trop sérieux. À cause de l’alcool, lui rappela douloureusement son estomac.
« Non, tu as raison. Mais, tout de même, quelle idée réconfortante ! »
Sous la lune, le jardin était d’un gris de cendres. Tout semblait mort dans cette froide lumière. Les animaux dormaient aux pieds de Senséneb. Pris de remords et de pitié, Huy contempla son épouse. Un vent glacé le fit frissonner. Il était temps de rentrer.
En se redressant, le scribe ressentit à nouveau une douleur aiguë au bas de l’estomac. Il tressaillit, et Senséneb, inquiète, se leva vivement pour le soutenir. Mais Huy réfléchissait, les sourcils froncés. Un détail en rapport avec les blessures de Géoua… Il était à deux doigts de la vérité.
Comme toutes les femmes, Mia ne cessa de vaquer à ses occupations quotidiennes qu’au moment des premières douleurs. Elle vérifiait les comptes avec son intendant quand les contractions commencèrent. Depuis plusieurs jours, elle sentait le temps tout proche. Sa peau avait légèrement la teinte de la malachite, son cou était brûlant et son dos glacé.
Les guérisseurs avaient appliqué le moyen éprouvé pour savoir si elle accoucherait d’une fille ou d’un garçon. Ils avaient pris de son urine dont ils avaient arrosé de l’orge et du froment plantés en terre. L’orge poussant plus vite, ils annoncèrent la naissance d’une fille. Chaemhet fit dresser la tonnelle surmontée de chaume sur la terrasse du toit, au-dessus de leurs appartements. Il avait sollicité les services d’une sage-femme réputée, qui avait parachevé sa formation à la Maison de Vie de Per-Bastet[31] et à Sais, très loin au nord. Il ne regarderait pas à la dépense pour faciliter la délivrance à son épouse. Nul n’aurait l’occasion de l’accuser de négligence.
On emmena Mia sous le pavillon de naissance, où on l’installa sur le siège d’accouchement, au-dessus d’un tas de feuilles de palme. Puis on la dévêtit pour l’envelopper d’un bandage de joncs et de paille. Elle se sentait anxieuse.
Un jeune messager courut chercher Senséneb, qui arriva alors que les contractions se rapprochaient.
« Aide-moi ! implora Mia en saisissant sa main.
— N’aie crainte, je reste auprès de toi. »
La sage-femme considéra Senséneb avec méfiance, la sachant médecin. Mais celle-ci, trop avisée pour lui mettre des bâtons dans les roues, lui adressa un petit sourire ainsi qu’à ses assistantes. Senséneb n’était pas de ces praticiens qui tenaient les sages-femmes en mépris.
« L’enfant doit vivre, dit Mia.
— Il vivra.
— Non, elle vivra ! J’ai perdu mes deux petites filles. Hathor m’en envoie une autre pour adoucir mes vieux jours. »
Mia était âgée pour enfanter, mais toutes les précautions avaient été prises. Désormais, elles ne pouvaient qu’attendre. Le prêtre invoqua Hathor et Thouëris, sans oublier Héket-à-tête-de-grenouille qui avait formé l’enfant dans la matrice, afin qu’elles accordent leur secours. Les assistantes soutinrent Mia par les bras et par les flancs. Toutes les femmes présentes savaient qu’au moment de la naissance, la mort approchait, prête à emporter la mère ou l’enfant et peut-être les deux, car c’était à cette heure que la vie était le plus vulnérable.
Mia gémissait et se raidissait. La sage-femme s’agenouilla pour regarder sous elle.
« Cela prendra du temps », chuchota-t-elle à Senséneb.
Ces mots indiquaient un danger. Senséneb observa Mia, dissimulant son inquiétude.
« As-tu des ordres à me donner ? voulut savoir la sage-femme.
— Non. Tu connais ton métier. »
La sage-femme se détendit et dit en souriant :
« Nous amènerons au jour ce petit être tout neuf. Les déesses sont ici ! Je sens leur souffle sur ma nuque. »
Mia hurla et se débattit, ébranlant la tonnelle. Senséneb pensa à Chaemhet qui, chassé de la terrasse, attendait au-dessous dans l’appartement. Les fils ne savaient rien. On ne le leur annoncerait qu’une fois l’issue connue : vivante, ou morte. Il était inutile de les inquiéter avant.
Huy avait jeté un voile pudique sur l’infidélité de Chaemhet, et les usages interdisaient formellement à Senséneb de parler à Mia la première de ses problèmes. Cependant, elle était assez fine pour sentir que le couple traversait une crise grave. Chaemhet n’avait pas lésiné sur la dépense pour aider son épouse, mais dans quelle mesure n’était-ce pas pour alléger sa conscience ? Aussitôt, la jeune femme se reprocha son scepticisme et son cynisme. De quoi se mêlait-elle ? Elle eût mieux fait, pensa-t-elle tristement, de balayer d’abord devant sa porte.
Les assistantes de Mia s’affairaient, entretenaient le brasero, apportaient des serviettes chaudes et de l’eau bouillie. L’une débusqua un scorpion tapi sous une pierre et le pourchassa à grands coups de serviette jusqu’à ce qu’il se réfugie dans une crevasse du mur.
La respiration de Mia se faisait plus rapide et plus bruyante. Sous l’effet de violentes contractions, son visage jaune et bouffi luisait de sueur. Sans maquillage, il paraissait plus jeune mais aussi plus quelconque. Presque celui d’une inconnue.
« Senséneb !
— Je suis là, répondit celle-ci, s’agenouillant auprès d’elle en tâchant de ne pas gêner les mouvements de la sage-femme.
— Elle ne veut pas sortir ! Elle viendra mort-née !
— Non, affirma Senséneb en serrant la main moite et sans force. C’est difficile, voilà tout.
— J’ai déjà mis des enfants au monde. Jamais je n’ai connu une telle souffrance ! »
Dans les yeux de Mia, Senséneb lisait la peur en même temps qu’une volonté farouche de donner le jour à cette petite fille tant désirée. Le vent du nord, souffle d’Amon, fit bruire le toit de chaume. C’était un bon présage.
Enfin la petite tête humide apparut.
« Bès, protecteur du foyer, écarte les démons de la mort ! » psalmodia le prêtre.
Sans cesser de prodiguer des encouragements à Mia, la sage-femme lui plaça sur le ventre le couteau magique taillé dans l’ivoire, pour éloigner le mal de l’enfant nouveau-né. Elle s’agenouilla, dissimulant l’expulsion derrière son corps volumineux. Ses mains travaillaient adroitement.
Enfin, elle présenta le bébé en pleine lumière. Une fille, petite, chétive, fripée. Mais, en dépit de toute réserve, cette laideur apparente recelait de la beauté. Tous firent le signe des deux mains, saluant la présence du dieu Khnoum créant le ka invisible de l’enfant sur son tour de potier. Dès l’instant de la naissance, il l’accompagnerait, fidèle comme une ombre, et serait son représentant dans la tombe après sa mort. La sage-femme coupa le cordon, qu’une assistante emporta avec le placenta pour les entreposer dans un vase. L’enfant n’était pas encore sauvée des griffes des ténèbres ; pour prophétiser ses chances, il faudrait peut-être lui donner du lait mêlé à une partie du placenta haché. Le reste serait séché puis conservé sa vie durant, afin de l’accompagner dans le tombeau, car, selon la maxime, on devait repartir avec tout ce que l’on avait en venant.
On nettoya la mère et l’enfant. On installa un lit sous le pavillon et l’on apporta des fards à Mia, afin qu’elle se prépare pour la visite de son époux. On la vêtit d’une longue robe de lin fin bordée d’une frange vert et or, et on lui fit boire du lait. Une servante courut chercher un chasse-mouches, et un babouin apprivoisé monta des appartements avec des draps pour le lit. Mia passerait sur la terrasse toute la période de purification. Elle en attendrait le terme avec impatience, car sa maison et ses meubles lui manqueraient.
On lui présenta l’enfant, et elle lui donna la tétée, comme elle le ferait pendant les trois prochains cycles de saisons. Malgré sa lassitude, dans son regard brillait une lueur de triomphe que Senséneb avait déjà vue dans les yeux de nouvelles accouchées, mais jamais avec une telle intensité.
Enfin elle fut prête.
« Que mon époux vienne à moi. »
Pour ne pas troubler ce moment d’intimité, seules deux assistantes devaient demeurer sur la terrasse. Toutefois, d’un signe, Mia retint Senséneb.
« N’as-tu pas envie d’être seule avec lui ?
— Ce n’est pas comme si c’était la première fois, expliqua Mia, un sourire aux lèvres. Je me sentirais plus à l’aise si tu restais. Nous n’avons pas eu une vie facile, ces derniers temps.
— J’en suis désolée.
— Ce n’est rien, répondit Mia, mais elle dissimulait mal son désarroi et caressait son bébé autant pour le réconforter que pour se donner du courage.
— Désires-tu en parler ?
— Il m’a… négligée. Mais non, je ne dirai pas de mal de lui. Quand un couple se défait, chacun est à blâmer et pourtant nul n’est réellement coupable.
— Je te trouve bien indulgente. »
Mia la regarda pensivement.
« Pardonne-moi. Je sais que ton existence n’est pas exempte de chagrin. »
Senséneb comprit que son amie faisait allusion à sa stérilité, qui, n’eût-elle été un médecin de haut rang, aurait pu lui valoir la honte. Elle en avait souffert, au début, mais désormais elle n’y attachait plus autant d’importance. Lorsqu’elle avait recouvré la vue, elle s’était sentie débordante de gratitude envers les dieux. Comment oser se lamenter, quand on possédait l’usage de ses membres, et des Neuf Ouvertures de son corps ?
« Ma vie me satisfait, mais lequel d’entre nous n’aspire pas à l’améliorer ? Sans cela, nous cesserions tout effort.
— Quelquefois, par nos efforts, nous créons un chagrin plus grand que celui auquel nous tentons d’échapper », remarqua Mia en réprimant un soupir.
Senséneb l’écoutait, attentive, espérant qu’elle continuerait à se confier. Elle ne pouvait lui être de quelque secours que si Mia lui parlait et sollicitait son aide.
Mais alors qu’elle paraissait sur le point d’en dire davantage, celle-ci hésita et se ravisa.
Chaemhet fut surpris de voir Senséneb, néanmoins il savait qu’elle ne serait pas restée sans en être priée par son épouse. D’ailleurs, il n’était pas mécontent de ne pas se retrouver en tête à tête avec Mia. Assise un peu à l’écart, Senséneb le vit sourire en contemplant le bébé. Il sembla préoccupé par sa petite taille et questionna Mia à ce propos. Mais aucun des deux époux n’eut pour l’autre un geste de tendresse et pas une seule fois leurs regards ne se croisèrent.
« La petite vivra-t-elle ? demanda-t-il plus tard à Senséneb, quand ils laissèrent Mia se reposer après le retour de la sage-femme.
— Oui, je le pense. Elle est toute menue, cependant rien n’indique qu’elle soit souffreteuse.
— Tant mieux. Mia avait tellement envie d’une fille !
— C’était la volonté des dieux.
— Tout n’est-il pas entre leurs mains ? » demanda-t-il, citant la formule de rigueur avec une étrange mélancolie.
Senséneb partit peu après, car il lui fallait retourner à la Maison de Vie. Plusieurs victimes de la peste avaient été amenées des villages situés à la périphérie de la cité, et l’on craignait que Nergal[32], le dieu-fléau, n’eût déchaîné sa fureur. Chaemhet avait proposé de la faire reconduire en litière, mais Senséneb préférait marcher. C’était plus rapide et l’air frais lui ferait du bien. Elle avait besoin de réfléchir, aussi, et le mouvement l’y aiderait. Le mouvement et la solitude. Chaemhet s’était montré inquiet – les rues étaient peu sûres pour une femme seule et les Mézai avaient signalé une recrudescence de la criminalité. Mais de tels avertissements n’étaient pas rares dans la capitale du Sud, et tout le monde savait que le pharaon réprimait sévèrement le vol, réinstituant des châtiments tombés en désuétude.
Senséneb n’était pas allée loin quand elle entendit une course précipitée derrière elle. Sa première impulsion fut de fuir, mais elle conserva son calme et se garda de trahir sa peur en accélérant le pas. Elle se retourna et reconnut avec soulagement le petit messager qui était venu la chercher pour l’accouchement de Mia. Lui avait-on donné ordre de la rappeler ? Un incident fâcheux était-il survenu ? Avait-elle oublié quelque chose ? Mais il la dépassa, avec cette concentration grave qu’ont les jeunes chargés d’une importante mission. Il courait si vite que la liasse de papyrus fixée à sa ceinture ballottait en tous sens, tandis que ses sandales claquaient sur le sol en terre cuite. Il devait en user une paire par semaine ! pensa Senséneb en le suivant des yeux. Dans le quartier du palais, les rues étaient tracées au cordeau, aussi put-elle le suivre du regard. Elle le vit ralentir, jeter un coup d’œil alentour puis emprunter l’entrée de service de la Troisième Maison.
Sans doute y portait-il la nouvelle de l’heureuse délivrance de Mia.
Teyé se tenait, pensive, dans sa chambre solitaire, où le lit drapé ressemblait à une table funéraire. Elle frissonna. Le vent avait fraîchi et sa fenêtre était exposée au nord. D’au-delà des murs montaient les sons assourdis du harem. La plupart des femmes se réunissaient dans les parties communes et les salles de tissage pour bavarder, faisant passer plus vite leur vie de perpétuelle attente. Teyé avait bien eu l’idée d’organiser une répétition, mais elle se sentait en proie à une lassitude qui l’empêchait de se concentrer ou d’accomplir les gestes les plus simples. Se morfondre ainsi lui broyait le cœur. Chaemhet trouverait-il la force de rompre avec son passé ? Non, sans doute jamais. Plus maintenant. Son corps aspirait au réconfort d’une autre chaleur, d’un autre épiderme. Elle caressa l’idée d’un rendez-vous galant. Un grand nombre, voire la majorité des femmes du harem cherchaient consolation entre elles, de temps en temps. Plusieurs liaisons de longue date donnaient naissance à toutes les jalousies, les intrigues, les duplicités et les chagrins qu’elles auraient inspirés dans le monde extérieur. Elles ne semblaient qu’un simulacre, mais n’en étaient pas moins réelles pour autant. Teyé se remémora sa première expérience, peu après son arrivée, alors que, seule et craintive, elle avait la nostalgie de son pays. Par bonheur, son amante s’était montrée attentive, presque maternelle. Toutes ne connaissaient pas une si douce initiation : il arrivait souvent qu’une jolie nouvelle venue, trop jeune pour se défendre et sa virginité encore intacte, soit maintenue par ses sœurs tandis qu’une ancienne la pénétrait au moyen d’une hampe incurvée, en os ou en ébène poli, parfois cruellement longue et épaisse. « L’hommage de Min », comme elles l’appelaient. Pour certaines, ce serait l’unique pénétration qu’elles connaîtraient jamais.
Mais Teyé était trop nerveuse, même pour ce genre de plaisir. Impatiemment, elle guettait le retour de sa messagère.
Plusieurs femmes travaillaient au harem sans avoir le statut de concubine. Certaines étaient trop âgées pour partager la couche du roi. D’autres avaient appartenu à d’anciens pharaons. Elles supervisaient le tissage, la cuisine ou le brassage de la bière. Quelques-unes restaient oisives dans leur chambre ou près du bassin, s’engraissant par ennui en attendant la mort. Parmi celles-ci se trouvaient des femmes durement traitées par les dieux. Les estropiées. Celles privées d’une main, d’une jambe ou du visage par le mal qui ronge. Celles que leurs membres tors rendaient incapables de marcher. Les naines. Celles que leur cœur avait abandonnées.
On leur confiait de petits travaux : préparer la masse fermentée pour la bière, poser les fils sur le métier à tisser, chauler les murs des poulaillers, nettoyer les viviers et les terrasses. Dans le nombre se trouvait parfois perdue une personnalité d’exception, qui montrait une gratitude sans borne si l’on savait la distinguer du lot et la traiter avec bonté. Teyé connaissait Roya depuis longtemps quand elle découvrit que la petite silhouette qu’elle voyait sortir chaque matin du dortoir pour nourrir les oies et changer leur paille avait conscience d’un horizon plus vaste que celui auquel la vie l’avait condamnée. Elle ne se rappelait plus très bien dans quelles circonstances elle avait parlé à la jeune fille pour la première fois. Peut-être avait-elle fait tomber quelque chose que Roya avait ramassé. Il y avait bien eu un point de départ à cette étrange relation, faite en partie d’amitié, d’entraide, d’autorité et de soumission. Teyé alors l’avait enfin regardée. Elle avait remarqué les boucles d’un noir de jais encadrant la tête trop grande et, dans le visage ingrat, les beaux yeux brillant d’intelligence. Elle s’était émue en voyant que la robe en lin brun avait été drapée avec une certaine recherche sur le petit corps, arrêté dans sa croissance. Elle avait contemplé les épaules enfantines, les bras trop courts, les jambes arquées, les orteils recroquevillés qui contraignaient Roya à marcher sur la partie externe de la plante du pied. Et, après avoir observé tous ces détails, Teyé avait ressenti de la pitié, puis du respect.
On ne la voyait jamais hors du harem en compagnie de Roya, qui, officiellement, n’avait pas le droit de le quitter. Néanmoins, elle avait adopté la jeune fille dont elle avait fait sa servante attitrée. Cela n’avait pas été sans susciter quelques haussements d’épaules, quelques sourires narquois, mais une fois propre, bien vêtue et parée de bijoux convenant à sa dignité, Roya avait su tenir tête aux railleuses. Les moqueries glissaient sur elle sans la blesser. Elle discutait avec Teyé, qui n’était jamais dédaigneuse envers quiconque. Elle nourrissait des idées très personnelles, des ambitions dont elle avait peine à parler, après les avoir si longtemps étouffées. Mais à mesure qu’elle s’attachait à Teyé, elle commença à se livrer. Elle avait été abandonnée par ses parents, des ouvriers de la cité qui avaient suivi Mosé le Prophète dans le désert. Elle était alors une très jolie petite fille. Sa difformité n’était pas encore discernable quand, sur le marché aux esclaves, elle avait été achetée par une entremetteuse du Harem du Sud qui comptait la former au service d’une concubine. Lorsqu’on s’aperçut qu’elle ne grandirait pas, on abandonna cette formation, mais, comme le voulait la coutume, on la garda au harem. Puisque les dieux avaient fait en sorte qu’elle entre en ces lieux, il ne fallait pas aller contre leur volonté.
Teyé, elle aussi, en était venue à accorder une confiance entière à sa nouvelle amie. Elle était moins réservée, mais elle avait des projets dont elle n’aurait parlé à personne d’autre. Roya se révélait une alliée précieuse. Agile et forte, elle possédait une vivacité et une présence d’esprit remarquables. Vêtue de ses vieilles hardes, elle se glissait à sa guise au-dehors sans se faire remarquer. Elle n’avait pas passé en vain neuf années au harem – la moitié de sa vie ! Dans les rues de la cité, elle n’était aux yeux des passants qu’une mendiante ordinaire, à qui l’on devait montrer de la bonté pour s’attirer la faveur des divinités. C’est ainsi que Roya était devenue la messagère de Teyé et, quand celle-ci ne pouvait sortir avec ses musiciennes, une sorte d’alter ego.
Elles avaient longuement attendu l’occasion de mener à bien cette dangereuse mission. L’accouchement de Mia la leur avait enfin fournie.
Bien que Roya fût partie avant l’aube, le soleil était haut dans le ciel lorsqu’elle s’en revint, couverte de poussière mais le sourire aux lèvres. C’était les premières heures de la barque-seqtet, consacrées à la sieste.
« T’a-t-on vue rentrer ? fut la première question de Teyé.
— Non. J’ai escaladé la fenêtre de l’arrière-cuisine, celle par où ils jettent les ordures dans le Fleuve. »
Teyé ne s’était jamais aventurée dans cette partie du harem. Depuis leur rencontre, Roya lui avait enseigné une géographie dont elle n’avait jamais rêvé, bordée par la rive du Fleuve, faite de canalisations et de puits d’irrigation, de passages qui n’étaient que d’étroites ouvertures entre les bâtiments, et de toits permettant de sauter d’une maison à l’autre.
« As-tu réussi ? »
Teyé sentait son cœur résonner au centre de son être. Comme c’était étrange qu’elle n’eût pas éprouvé d’anxiété avant cet instant !
« Oui ! » répondit Roya avec un sourire radieux.
Il y avait quelque chose d’enfantin dans sa façon d’appréhender la vie. Chaque aventure était un jeu. Elle se sentait forte depuis qu’elle avait été soustraite au vide de son existence passée, et elle était fière des nouvelles facultés qu’elle se découvrait.
« Comment t’y es-tu prise ?
— Facile ! Il n’y avait personne.
— Mais les gardes ?
— Ils m’ont donné du blé et m’ont dit d’aller jouer ailleurs. »
Malicieuse, Roya passa une petite main potelée dans sa crinière sombre. Cependant, si communicative qu’elle fût, sa confiance insolente n’était pas partagée par Teyé.
« Tu es bien sûre que personne d’autre ne t’a vue ?
— Moi, on me voit mais on ne me regarde pas, répondit Roya, perdant un peu de sa belle humeur. Qui me remarquerait ? »
Teyé lui sourit affectueusement.
« Tu as semé la discorde, petite fille de la nuit.
— Mais j’ai aussi agi pour le bien, objecta Roya. Je l’ai sauvé.
— Non, c’est moi qui l’ai sauvé. Tu n’as fait qu’obéir à mes ordres.
— Tu n’y serais pas arrivée sans moi, répliqua la jeune fille.
— Alors, nous l’avons sauvé toutes les deux. »
Roya laissa éclater son rire joyeux.
« Et maintenant ?
— Maintenant ? Le sort en est jeté. Seuls les dieux savent ce qui résultera de tout cela. »